Avocats-Publishing Avocats en propriété intellectuelle et droit des affaires à Paris et Bruxelles
6, place Saint Sulpice - 75006 Paris >>> Tél. : Tél. : 01 45 44 10 33

Documents Avocats-Publishing.com

2002, année parricide

« La question du meurtre, comme celle de l’inceste, ne nous quitte pas, ne quittera pas l’humanité » (Pierre Legendre)

lundi 22 janvier 2007

par Anne Pigeon-Bormans, Avocat au Barreau de Paris

« La question du meurtre, comme celle de l’inceste, ne nous quitte pas, ne quittera pas l’humanité » (Pierre Legendre, Le Crime du caporal Denis Lortie, Fayard, 1989, Flammarion Poche, p. 135)

De ces dernières années, notre société retiendra plusieurs chocs.

Celui du 11 septembre 2001, la guerre en Afghanistan qui s’ensuivit, et celle toujours d’actualité d’Irak. En France, l’année 2002 fut également une année particulièrement éprouvante à plus d’un titre. En effet, 2002 est une année d’élection présidentielle, ce qui d’emblée ne la rend pas anodine. Le gouvernement en place est un gouvernement de cohabitation et,suite à un référendum organisé à la demande du président de la République en 2001, le mandat du président va être ramené de sept ans à cinq ans pour, pense-t-on, éviter ces périodes de cohabitation qui rendent plus difficile,selon les politiques, le gouvernement de la France.

S’agissant de ces élections d’un nouveau genre, on retiendra également ce que l’on a désormais coutume d’appeler le choc du 21 avril 2002, qui a vu l’exclusion au premier tour d’un candidat démocrate au profit d’un candidat d’extrême droite et sa première conséquence inédite : la réélection du président de la République à plus de 80% des voix comme réponse aux tentations et aux dérives extrémistes.

Mais 2002, c’est aussi trois attentats particulièrement choquants contre les élus et notamment le président de la République lui-même. En mars 2002, quelques semaines avant le premier tour des élections présidentielles, un homme de 33 ans tire sur le conseil municipal de Nanterre auquel il vient d’assister, à l’issue de la séance,vers une heure du matin.

On déplore huit morts et une vingtaine de blessés. C’est un choc énorme. L’incompréhension domine, c’est le geste d’un fou.

Le 14juillet, un jeune homme de 25 ans échoue dans sa tentative d’abattre le président tout juste réélu lors du défilé sur les Champs Elysées.

Enfin, au mois d’octobre, lors d’une manifestation festive de la ville de Paris,un homme blesse très grièvement d’un coup de couteau le maire de Paris, dans les salons de l’hôtel de ville.

Pierre Legendre, historien du droit, a étudié à la lumière de l’inconscient une affaire similaire qui s’est déroulée au Québec le 8 mai 1984, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, et c’est sous l’angle du parricide qu’il a étudié ce cas, les régicides ayant disparu dans nos codes, au même titre que les rois...

Nous tenterons dans un premier temps, d’aborder le thème du parricide à travers la littérature.

Ensuite nous aborderons ce crime à travers celui qu’il vise, à savoir le père, sur son origine en droit, sur ce qui le fonde ou plutôt, l’institue.

Enfin, à travers ce que peut nous en dire la psychanalyse, Freud le premier, mais aussi ses interprètes actuels. Dans un second temps, nous nous poserons la question reprise de l’ouvrage de Pierre Legendre, « Que veut le parricide ? » à la lumière des trois cas de l’année 2002, et des enseignements de cet auteur tirés du cas Lortie.

Qu’est ce que le parricide ?

Le mot parricide désigne à la fois l’acte de tuer son père mais aussi l’auteur de l’acte. La racine latine, -cide, est issue du verbe caedo, cadere, qui signifie tuer. On retrouve également cette racine dans le mot régicide, qui signifie tuer le roi, ou celui qui a tué le roi, reg signifiant diriger, dont on a fait rex,le roi. On retrouve également la racine -cide dans les mots suivants : fratricide, suicide, homicide, infanticide, pesticide...

A la lumière de l’ouvrage de Pierre Legendre, parricide et régicide seront traités indifféremment comme le même crime mettant en cause l’autorité de la loi ou des institutions, qu’elles soient incarnées par le père, le roi ou l’élu d’une société démocratique. A titre de remarque purement factuelle, on notera que si les attentats à l’égard des élus n’ont jamais cessé à travers le monde, les attentats contre la personne des souverains modernes,qui sont encore nombreux, notamment en Europe, ne sont guère plus d’actualité...

Le parricide, thème des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature Le parricide est le thème des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature : Œdipe Roi de Sophocle, Hamlet de Shakespeare, les Frères Karamazovde Dostoïesvki,toutes ces grandes œuvres sont inspirées de ce crime particulier. Ainsi Freud écrit-il en 1928 à propos de l’ouvrage de Dostoïevski : « Le meurtre du père est,selon une conception bien connue,le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu [...] La relation du petit garçon à son père est,comme nous disons,une relation ambivalente.

A côté de la haine qui voudrait éliminer le père en tant que rival,un certain degré de tendresse envers lui est,en général,présent.Les deux attitudes conduisent conjointement à l’identification au père ; on voudrait être à la place du père parce qu’on l’admire,qu’on souhaiterait être comme lui et aussi parce qu’on veut l’éloigner. » Amour et haine, l’ambivalence est donc au cœur de ce crime que les auteurs ne cessent,en effet,de mettre en scène.

Nous prendrons à titre d’illustration littéraire, deux exemples : l’un est une nouvelle de Maupassant intitulée "Un parricide" et paru dans Le Gaulois en date du 25 septembre 1882, l’autre un poème de Victor Hugo, intitulé Le Parricide (in La Légende des Siècles, 1859).

Commençons par une présentation du premier récit de parricide, la nouvelle de Maupassant. Un jeune homme découvre l’identité de ses parents qui l’ont abandonné bébé.Se sentant rejeté et abandonné une seconde fois,lorsqu’il leur demande d’avouer - ce qu’ils refusent -qu’il est bien leur fils, il les tue.

« L’avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime étrange ? On avait trouvé au matin, dans les roseaux près de Chatou, deux cadavres enlacés,la femme et l’homme,deux mondains connus, riches,plus tout jeunes,et mariés seulement de l’année précédente,la femme n’étant veuve que depuis trois ans. »

Un jeune menuisier du village voisin, nommé Georges Louis, se constitua prisonnier et expliqua son crime ainsi : « Je les ai tués parce que j’ai voulu les tuer. » Surnommé par ses camarades « le Bourgeois » du fait d’une intelligence et de goûts peu communs dans son milieu, il comptait ce couple parmi ses bons clients. « Une seule explication se présentait : la folie, l’idée fixe du déclassé qui se venge sur deux bourgeois, de tous les bourgeois. »

Son avocat « fit une allusion habile à ce surnom de “le Bourgeois” » et plaida :

« Son esprit malade a chaviré ; il a voulu du sang, du sang de bourgeois ! Ce n’est pas lui qu’il faut condamner, Messieurs, c’est la Commune. »

Cependant, Georges Louis ne voulait pas passer pour fou et il déclara à la cour qu’il préférait encore mieux être guillotiné !

Il avoua donc : « J’ai tué cet homme et cette femme parce qu’ils étaient mes parents ». Il raconta son histoire, l’histoire d’un bâtard intelligent qui ne voulait pas être pris pour un fou : « Je me suis vengé, j’ai tué. C’était mon droit légitime.J ’ai pris leur vie heureuse en échange de la vie horrible qu’ils m’avaient imposée. » Et le Bourgeois de raconter comment il avait découvert que ces clients aisés étaient ses parents mais que ceux-ci l’avaient nié et de nouveau repoussé alors qu’il leur demandait : « Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret, je ne vous en voudrai pas ; je resterai ce que je suis, un menuisier. »

Il poursuivit : « Alors je m’élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai : “Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m’avez rejeté une fois, me repousserez-vous encore ?” Alors,mon Président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur l’honneur sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver. J’ai vu rouge, je ne sais plus, j’avais mon compas dans ma poche ; je l’ai frappé, frappé tant que j’ai pu. Alors elle s’est mise à crier : “Au secours, à l’assassin !”en m’arrachant la barbe.Il paraît que je l’ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi ce que j’ai fait à ce moment-là ? »

La vision de Victor Hugo est plus singulière puisque son héros parricide connaît sur terre, suite à son crime, une vie heureuse faite de gloire et de prospérité. Ainsi Kanut le parricide, après avoir commis son crime, non seulement n’est pas jugé pour son acte criminel mais il devient un héros, un véritable prophète adulé par les foules jusqu’à devenir roi. Mais s’il connaît une vie de prestige et de pouvoir parmi les hommes et tout le temps de son séjour terrestre, une fois mort, il ne connaîtra pas la lumière, ne siégera pas aux côtés de Dieu et sera condamné à errer tel un fantôme sous une pluie de sang.

En effet, Kanut parricide de son père Swéna devint un grand Roi. Un héros et un génie, écrit le poète. Quand il meurt, il est célébré par les siens et les prêtres le voient « assis comme un prophète à la droite de Dieu ». Mais Kanut devint fantôme et interroge le mont Savo : « De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu ? » Il n’obtint pas de réponse et entre dans le silence et la nuit neigeuse, par-delà l’Islande et la Norvège, et à chacun de ses pas, des gouttes de sang commencent à pleuvoir sur lui : « Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir, Rôde éternellement sous l’énorme ciel noir. »

Si la question du parricide hante la littérature, celles qui touchent au père n’en finissent pas de faire couler de l’encre dans la presse,de faire débat dans les médias, chez les sociologues et les psys de tous poils, chez les intellectuels ou les médecins tous pétris d’un psychologisme de masse fourre-tout, qui mène malheureusement à une véritable impasse...

En effet, le discours tourne en rond, quand il ne sonne pas creux et faux.

Mais que n’est-ce donc qu’un père, que personne n’y puisse dire quoi que ce soit de sensé ?

Qu’est ce qu’un père ?

Comme pour toutes choses le juriste a ses propres critères.

En droit

Dans son cours de l’histoire du droit à Nanterre, le professeur Jean-Pierre Baud rappelle qu’en droit romain « le père (pater, patres au pluriel)... exerce une fonction, au même titre qu’un roi, un magistrat ». « Le mot dont est issu ce que nous appelons le père,désignait à l’origine le chef,peut-être élu,d’une gens,c’est-à-dire d’un groupe de familles ayant le vague sentiment d’avoir un ancêtre commun. C’est pourquoi la langue latine distinguait rigoureusement le père (pater) du géniteur (genitor). Un pater avait autorité sur sa famille par le sang et, parfois, par alliance, mais aussi sur ses esclaves, ses serviteurs, ses animaux et aussi ses biens parce que,à l’origine,la notion de père ne se distinguait pas nettement de celle de propriétaire:c’est parce qu’on était un pater qu’on avait à la fois la puissance paternelle (patria potestas) sur certains humains et le dominiumsur certains biens.

En revanche, son fils, lorsqu’il est géniteur d’enfant n’est pas leur pater : c’est sa mort qui fera de son fils un pater. »

Et le professeur Baud de préciser que « tout autre est la définition biblique du père. Pour la Bible,un père est d’abord un géniteur, parce que le père est celui qui, par l’intermédiaire de ses ancêtres mâles, a reçu de Dieu un fluide vital à transmettre » et que « l e problème est que la civilisation occidentale est héritière de ces deux cultures ».

On ne s’attardera pas sur ce conflit potentiel entre la fonction juridique du pateren droit romain et la fonction biologique mise en avant par la Bible, car, d’emblée, le simple rappel de la fonction d’origine nous fait percevoir immédiatement les mobiles et l’intérêt immédiat, tout au moins pour les Romains, pour le fils de tuer son père, pour devenir à son tour pater, et jouir enfin de sa pleine capacité juridique.

Mais le professeur Baud insiste également sur le fait que « le droit du père est essentiellement une mise en scène » qui consiste notamment à la naissance d’un enfant, soit de le brandir dans les airs, ce qui signifie qu’il vivra,soit de le déposer à terre ce qui signifie qu’il sera abandonné (pouvoir de vie et de mort du père de famille) car en réalité, écrit-il, le vrai pouvoir est exercé par les femmes qui restent libres de présenter ou non, l’enfant à son père...

Sur ce dernier point, la nouvelle de Maupassant peut se lire comme une illustration du pouvoir de vie et de mort et particulièrement de ce possible abandon du point de vue du père. C’est lui finalement qui refuse la paternité la seconde fois, et reproche à la mère d’avoir tenu à revoir son fils devenu adulte.

Ainsi, poursuit le professeur Baud, « le fait que le droit du père soit essentiellement une mise en scènelaisse entendre que celui-ci peut être menacé physiquement par son fils ». Mais également, parce qu’« un fils, à Rome, peut très souvent être tenté de tuer son père parce qu’il n’obtiendra sa pleine capacité juridique que lorsque son père sera mort. C’est pourquoi le parricide était à la fois une obsession des fils (attestée par la littérature latine) et, par voie de conséquence mais aussi,parce que le parricide mettait en cause tout le système, l’objet d’une répression atroce.

En mettant le parricide dans un sac avec des animaux et en le jetant ainsi à la mer, on lui faisait prendre le chemin inverse de celui qui justifiait les ensevelissements en position fœtale : il se retrouvait dans un liquide amniotique où l’on sortait de l’espèce humaine ».

Enfin, le professeur Jean-Pierre Baud rappelle qu’au cours des siècles une forme atténuée de droit de vie et de mort a survécu. Ainsi la tolérance coutumière des corrections physiques, ou les lettres de cachet sous l’ancien régime qui permettaient de faire incarcérer un fils récalcitrant. S’agissant de la répression du parricide, il signale également « la sauvagerie des supplices dans les affaires de régicide et la survie de la mutilation de la main pour les parricides, jusqu’en 1832 dans le droit français,avant l’exécution capitale ».

On pourrait limiter notre propos à ce rappel juridico-historique de la fonction paternelle, pour éclairer ce qui pousse au parricide. La référence à l’œuvre de Pierre Legendre qui fait parler l’un et l’autre,le droit et le phénomène inconscient, nous pousse également à faire humblement un détour vers la psychanalyse.

La fonction du Père pour la psychanalyse

Pour expliquer la naissance de l’humanité, Freud dans son ouvrage de Totem et Tabou (1912-1913, Petite Bibliothèque Payot, 1965) a construit un mythe scientifique selon lequel « un jour,les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle ».

Dans un article intitulé « La Filiation au temps de l’ecstasy », le psychanalyste Fernando Geberovich soutient l’hypothèse selon laquelle,« chez les romains, dans le contexte chrétien, la fonction paternelle est avant tout, du temps.

Le toxicomane, qui ne peut pas prendre du temps, mais du produit, constitue une menace pour le Père ; le toxicomane est, nous le verrons, le parricide par excellence ». Nous ne reprendrons pas cette hypothèse sans doute intéressante, du toxicomane parricide, ne serait-ce que parce qu’il est aisé de voir dans toute infraction la traduction d’un quelconque parricide. Cependant, l’article a un intérêt non négligeable, celui de reprendre le mythe freudien élaboré dans Totem et Tabou de manière claire.

Selon Gerberovich, « le mythe du meurtre du Père de la horde primitive, repris par S. Freud, constitue l’épure même de tous les mythes originaires : toutes les versions du Père y sont contenues ». Et, il explique : « En résumé, le totem est le père, et les deux tabous qui le consolident, l’interdiction de tuer le totem et celle d’avoir des relations sexuelles avec une femme appartenant au même totem, coïncident avec les deux crimes dont Œdipe s’était rendu coupable, tel que les enfants et les névrosés l’apprennent aux psychanalystes ; par conséquent, conclut S. Freud,le système totémique est le résultat du complexe d’Œdipe. »

Que ce soit donc du point de vue du droit ou du point de vue de la psychanalyse, qu’il soit une mise en scène, du temps ou un totem, le père dématérialisé et insaisissable (le biologique ne compte pas, le code civil français d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui fait, par présomption, du mari de la femme le père de ses enfants quand bien même celle-ci les aurait eu avec un autre pendant le temps du mariage) est, avant tout, un empêcheur de tourner en rond !

Celui, non seulement, qui fonde les interdits, notamment de tuer, et d’avoir des relations sexuelles avec une femme « lui appartenant », mais également celui dont l’existence même interdit au fils de jouir de sa pleine capacité juridique, puisque ce dernier doit attendre la mort du père pour devenir paterà son tour. Autrement dit, on se doit d’être reconnaissant à Freud d’avoir forgé ce mythe destiné à nous aider à refouler du mieux possible notre désir de meurtre du père.

Ainsi, Pierre Legendre écrit-il à son tour à propos de Totem et Tabou :« Le meurtre du Père est un mythe qui rend possible de porter à la parole la vérité du rapport à la loi - la question du Père. »

Ce mythe fondateur doit cependant nous aider à rester ce qu’il est : un mythe.

On ne tue pas son père, aussi abominable soit-il, et quand bien même celui-ci serait la cause de tous nos malheurs. On peut noter d’ailleurs, et entre parenthèses, que le mobile en matière pénale ne fait pas par principe disparaître l’infraction. Or, pour certains, aucune parole ni aucun acte n’ont empêché leur passage à l’acte. Ce n’est pas pour autant que leurs crimes ne comportent pas leur part de vérité sur cette question. Le crime et plus encore le parricide sont parlants. Ils portent une vérité, certes tristement sanglante, mais il nous faut l’admettre pour en comprendre au moins un peu plus sur nous.

Pour ces auteurs, pour ces parricides, particulièrement, aucune autre issue leur permettant de passer par-dessus le mythe ne s’est trouvée à leur disposition,à aucun moment de leur existence.

Ils ont ainsi, encore plus terriblement qu’un Œdipe accomplissant l’oracle malgré lui, fabriqué et mis à exécution leur propre mythe fondateur, entraînant des hommes et des femmes totalement étrangers à leurs propres conflits dans une tragédie meurtrière. Il est à ce titre marquant de constater que les parricides modernes ont eu avec les médias des relations, ou au moins ont laissé des cassettes, des lettres,d es messages d’explication ; que ceux-ci soient jugés délirants par un expert, ou par nous qui refoulons bien nos désirs meurtriers, ne leur retire pas ce caractère d’explication.

Le fait enfin que ces crimes soient préparés, organisés, achèvent de démontrer que leurs auteurs créent un véritable scénario, créent leur propre mythe.

Le parricide de Maupassant avant de révéler que les victimes étaient ses parents ne dit-il pas : « Je les ai tués parce que j’ai voulu les tuer. » Avant même de se trouver en situation d’être jugé, il revendique son acte et ne voudra pas par la suite laisser son avocat le faire passer pour un fou.

Examinons, ce que disent les parricides de nos sociétés et reprenons à notre tour la question que pose Pierre Legendre.

Que veut le parricide ?

2002, année parricide

Le 8 mai 1984, un jeune caporal de l’armée canadienne fit irruption à l’Assemblée nationale du Québec avec l’intention de tuer le gouvernement.

Après sa reddition, on compta trois morts et huit blessés. Il déclara peu après cette folie meurtrière :« Le gouvernement du Québec avait le visage de mon père. »

Cette affaire, objet des recherches de Legendre intitulé Le Crime du caporal Lortie, n’est pas sans rappeler l’affaire récente, dite de la tuerie de Nanterre du 27 mars 2002, au cours de laquelle Richard Durn, 33 ans, tira sur le conseil municipal tuant huit personnes en blessant de nombreuses autres.

Le caractère exceptionnel de cette affaire se poursuivit jusqu’aux conditions de la garde à vue de Richard Durn puisque ce dernier réussit à se suicider au cours de son interrogatoire en sautant de la fenêtre d’un bureau du Quai des Orfèvres. Selon ce que rapporte la presse, Richard Durn avait déjà fait plusieurs tentatives de suicide, et les médecins le tenaient pour « paranoïaque et schizophrène ».

Au moment des faits, il vivait avec sa mère. Comme Denis Lortie, il avait préparé et envoyé des lettres (des cassettes pour Lortie) expliquant son geste et se jugeant comme un raté, vivant chez sa mère, sans emploi, rejeté par une société en laquelle il disait s’être investi en ayant, notamment, milité auprès d’associations de défense des droits de l’homme.

Dans les jours qui suivirent ce drame épouvantable, Elsa Vigoureux du Nouvel Observateur écrivit : « La police est là quand Durn hurle et supplie qu’on l’achève. Il est en colère contre lui lorsque les enquêteurs le mettent en garde à vue. Un loser qui implore : “Pourquoi ne m’avez-vous pas tué ?”Il ne veut ni médecin ni avocat. Juste mourir pour se sentir exister. Se libérer de “cette prison mentale dont j’étais le propre geôlier”. Le lendemain matin, il prend appui sur le vasistas puis tombe du quatrième étage de la brigade criminelle. Richard Durn n’était rien qu’un fou, verrouillé dans des délires inexplicables. Une affaire psychiatrique qui n’a rien de politique, comme l’ont paradoxalement précisé les candidats à l’élection présidentielle » (« Nanterre : l’apocalypse selon Richard Durn », Le Nouvel Observateur, semaine du 4 avril 2002, par Elsa Vigoureux).

« Richard Durn n’était rien qu’un fou », écrit la journaliste, comme on l’écrit généralement de ceux qui passent à l’acte avec cette violence meurtrière.

Mais qu’est ce qu’être fou ?

La question n’est pas nouvelle, mais n’a apparemment toujours pas de réponse, ce qui laisse entendre soit que nous connaissons la réponse mais que nous la taisons, soit qu’il n’y a pas de question, tout un chacun sachant pertinemment ce qui se joue à chacun de ces drames.

En 1973, Michel Foucault présenta un cas de parricide devenu célèbre, datant de 1835, celui de Pierre Rivière, dans un ouvrage intitulé Autopsie d’un crime, Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...

Cette affaire du XIX e siècle posait déjà cette question à la société : « qu’est ce qu’être fou ? »

En effet, le titre du livre recouvre les premières phrases du mémoire rédigé par le jeune homme pour expliquer son geste. Un mémoire qui n’a rien de celui d’un fou comme le constatèrent les jurés de l’époque, les troublant suffisamment pour les faire hésiter quant à leur jugement. Ainsi, six d’entre eux accordèrent à Pierre Rivière des circonstances atténuantes, les sept autres les lui refusèrent. Il fut donc jugé responsable de ses actes mais les jurés ne souhaitant pas sa mort, ils demandèrent une commutation de la peine capitale à laquelle il était, en tant que parricide, judiciairement condamné. Le roi fit droit à cette demande quelques années plus tard, et Rivière, condamné à perpétuité, se suicidera dans sa cellule. En réalité, le crime de Pierre Rivière est contemporain d’un autre crime, un attentat contre Louis-Philippe et, à cette date, régicide et parricide étant le même crime, puni de la peine et considéré comme le pire de tous dans l’échelle des infractions, Pierre Rivière ne pouvait donc pas être tenu pour irresponsable.

Revenons à l’année 2002, année d’élection présidentielle marquée à trois reprises par ces régicides modernes.

Postérieurement à la tuerie de Nanterre, c’est le président de la République,Jacques Chirac, fraîchement réélu du mois d’avril, dans des circonstances tout à fait singulières dans l’histoire de la démocratie française, qui fut victime d’un attentat contre sa personne. En effet, ce que l’on a désormais coutume d’appeler le choc du 21 avril vit l’arrivée au second tour d’un candidat d’extrême droite face au candidat de la droite démocratique représentée par Jacques Chirac qui fut donc réélu à plus de 80% des voix, à la fois par ses électeurs, mais également par ceux de la gauche, balayée au premier tour, et inquiets de la montée en puissance de ce parti de la droite extrême.

C’est dans ces conditions particulièrement éprouvantes pour la démocratie que, le 14 juillet 2002, jour de fête nationale, sur les Champs Elysées, Maxime Brunerie (25 ans), en marge du défilé, sortit une carabine 22 long rifle d’un étui à guitare et s’apprêta à tirer sur le président. Sa tentative échoua car son tir fut dévié par plusieurs personnes présentes venues assister au défilé. Il ressort des éléments produits dans la presse que Maxime Brunerie appartenait à un groupement politique d’extrême droite et néonazi. Un jeune homme calme et discret selon ses voisins qui cachait ses activités militantes extrémistes. Candidat en 7eplace,aux élections municipales de 2001 dans le 18 e arrondissement de Paris sur un parti d’extrême droite concurrent à celui présent au second tour après le scrutin du 21avril, il avait néanmoins fêté la victoire de ce parti idéologiquement jumeau.

A cette occasion, il avait même été interviewé par les médias,notamment, par une journaliste du Monde, à qui il avait confié qu’il voterait pour ce candidat au second tour car il était pour une réconciliation entre les deux partis nationalistes comme le rapporte, le 16 juillet 2002, le journaliste José Fort du quotidien L’Humanité.

Tout cela, écrit-il donne une image de cohérence du jeune homme qui pourtant est passé à l’acte le 14juillet. Comme Durn ou Lortie, Maxime Brunerie avait laissé un message, sur internet cette fois, évoquant de manière plus ou claire son projet criminel. Par ailleurs, on note qu’il avait déjà agi ouvertement, comme militant d’extrême droite, et avait suffisamment attiré l’attention sur lui pour réussir à se faire interviewer par les médias lors de ces élections à haute tension.

La folie étant certainement de libre interprétation selon la personnalité et la sensibilité de chacun, en 2003, les experts psychiatriques déclarèrent tout d’abord Maxime Brunerie irresponsable après qu’il y eut entre eux (d’après la presse) des divergences d’appréciation sur ce point. Si le docteur Christian Gay retenait « l’abolition du contrôle de ses actes au moment des faits », le docteur Michel Dubec concluait pour sa part que Maxime Brunerie « n’était pas atteint d’une maladie aliénante,mais que ses facultés mentales étaient altérées » (Le Parisien,16 mars 2003). Puis fut finalement déclaré responsable de ses actes et condamné par la cour d’assises à 10 ans de réclusion.

Cette année parricide s’acheva, avec une nouvelle tentative d’assassinat sur la personne d’un autre élu, Bertrand Delanoë, maire de Paris.

En effet,le 6 octobre 2002,lors de la soirée parisienne artistique et festive dite « Nuit blanche », organisée par la municipalité parisienne, Bertrand Delanoë, maire de Paris, fut poignardé par Azedine Berkane (39 ans) dans les salons de l’Hôtel de Ville et grièvement blessé.

A cette date, Azedine Berkane est chômeur et vit chez ses parents. L’affaire sera rapidement bouclée et, selon la presse, le 3 décembre 2003, le juge d’instruction signifie la fin de l’enquête. Azédine Berkane est finalement considéré comme irresponsable à l’issue d’une expertise collégiale. En effet, si les premiers experts concluaient qu’il présentait « un état dangereux au plan psychologique » et était en outre « dangereux pour lui-même et pour les autres », excluant ainsi toute poursuite pénale du fait d’une abolition de son discernement au moment des faits, la seconde expertise faisait état d’une simple altération de son discernement qui n’empêchait nullement les poursuites pénales.

De ces trois cas de parricides ou régicides modernes de 2002, il reste que le premier s’est suicidé, et que sur les deux autres, l’un a été déclaré irresponsable et l’autre soumis à des diagnostic contradictoires. Il est tout à fait probable que Richard Durn, s’il avait vécu, aurait été déclaré irresponsable de ses actes. L’écho de son passé psychiatrique conjugué à l’horreur de son crime aurait certainement conduit à faire l’impasse d’un procès judiciaire classique.

La psychiatrie tient-elle un discours sur ces cas ? Peut-être, il n’est pas arrivé à se faire entendre en tout cas. Pour autant, il ne nous est pas interdit de nous poser à nous-mêmes la question que s’est posée avant nous P. Legendre (p. 138) : « Que veut le parricide ? »

Que veut le parricide ?

Pierre Legendre pose en principe que « l’interdit est avant tout un problème de vérité, la vérité de la différenciation humaine et que tel est le sens de l’office du père, indissociable du principe de Raison dont il serait la traduction juridique » et que « tout parricide le dévoile, le meurtrier s’attaque à la construction même de la Raison ». Selon lui, dans l’affaire Lortie, comme nous tentons de le voir dans les affaires Durn, Brunerie ou Berkane, il s’agit de rechercher « comment cet attentat (« ces attentats » pour notre propos) s’inscrit dans une perspective de justice généalogique, afin de saisir de quelle façon le système institutionnel se trouve sollicité,voire mis en cause dans sa fonction de principe, par un tel crime ».

Citant le poète Paul Eluard inspiré par le crime de Violette Nozières, meurtrière de son père dans les années 30, Legendre illustre son propos et note les vers suivants à la page 136 : « Violette a rêvé de défaire, A défait L’affreux nœud de serpents des liens du sang. »

Et il explique : « La métaphore du nœud de serpents dit bien ce qu’elle veut dire : l’affreux est là, dans l’indémêlable d’une situation de confusion où l’intrication de chacun avec tous n’est même plus discernable. S’il n’est de sujet humain qu’institué - formule inlassablement reprise par mes leçons - cela exige de notre part que nous saisissions en quoi consiste l’institution du sujet. Il s’agit de comprendre comment par le fonctionnement de l’interdit - lequel suppose l’office du père -,chaque sujet en chaque génération est en mesure ou non d’émerger du pelotonnement familial. »

Et continue plus loin : « Je partirai de cette idée : instituer, c’est faire régner l’interdit, et l’interdit n’est rien d’autre qu’imposer la part de sacrifice qui revient à chacun, pour rendre possible la différenciation nécessaire au déploiement des générations. »

Institué en tant que sujet, au sens qui vient d’être exposé, chacun serait donc susceptible de prendre sa place au milieu du groupe que constitue la famille, puis de la société, qui, faute d’organiser ce qui est permis de ce qui ne l’est pas, exclurait les uns ou les autres de manière arbitraire comme le pater de l’antiquité décidait de brandir ou de laisser à terre le nouveau-né.

Et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Peut-être.

Mais si nous savons aussi que la formule gagnante n’existe pas, il est cependant parfaitement clair qu’à chaque type de société s’associe un type de crime et de délinquance, et l’on a pu constater, tragiquement, en 2002, qu’à la montée du vote extrémiste et donc de fermeture du discours, avait été contemporain une série d’attentats que nous avons choisi de nommer parricides dans la lignée des travaux de Pierre Legendre qui voudra bien excuser les déformations éventuelles, les raccourcis un peu faciles que nous aurons tentés, afin de faire entendre quelque chose de ces auteurs criminels sans doute trop rapidement livrés à une psychiatrie, dont on soupçonne qu’elle s’est peut-être endormie de ses propres substances se montrant ainsi incapable de livrer aujourd’hui quelques clés de la vérité des hommes.

P.-S.

article publié initialement dans le cadre de l’ouvrage collectif PSYCHOLOGIE DE LA VIOLENCE SOUS LA DIRECTION DE CHRISTOPHE BORMANS ET DE GUY MASSAT - EDITIONS STUDYRAMA 2005.

Suivre la vie du site RSS 2.0 | | Plan du site
Avocats paris - Droit d'auteur, droit des marques et de la création d'entreprise
Avocats paris - Droits d'auteur, droit des marques, droit à l'Image et vie privée