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Droit d’auteur

Le critère de l’originalité ou les limites de la protection par le droit d’auteur

lundi 3 juin 2013

par Anne Pigeon-Bormans, Avocat au Barreau de Paris

Les idées sont dites de libre parcours, cela signifie que tout le monde peut avoir l’idée de peindre le soleil, mais que tout le monde n’étant pas Van Gogh, toutes les oeuvres produites ne seront pas forcément protégeables en droit d’auteur.

En effet, l’œuvre protégée est une création intellectuelle concrétisée dans une forme qui de surcroît doit être originale.

Cette conception qui exclue l’idée nue de toute protection, tend donc à protéger "naturellement" tout ce qui relève de la littérature, de la musique ou des Beaux-arts, quand bien même les auteurs seraient de seconde zone...

Or, l’industrie culturelle, voire l’industrie tout court, produit des idées à valeur économique qu’il convient de protéger.

Dès lors, peut-on accepter, pour accorder ou non une protection au titre du droit d’auteur, de distinguer les oeuvres protégeables de celles qui ne le sont pas, sur l’unique critère de la forme et de l’originalité ?

De plus, doit-on rappeler que ce critère de l’originalité échappant au contrôle de la cour de cassation, il est donc de l’appréciation exclusive et souveraine, donc subjective, du seul juge du fond ?

L’ORIGINALITÉ

Le Professeur Laure MARINO, dans son ouvrage intitulé « Droit de la propriété intellectuelle », distingue trois approches concernant l’originalité.

Elle écrit : « ...la compréhension de la notion d’originalité a évolué et évolue encore. On peut schématiquement distinguer trois étapes et donc trois définitions : l’empreinte de la personnalité de l’auteur, la marque de l’apport intellectuel de l’auteur et l’expression des choix libres et créatifs de l’auteur."

Pour cet auteur, l’empreinte de la personnalité de l’auteur est le critère subjectif, "Au sens classique, l’originalité est subjective et se distingue de la nouveauté, critère objectif utilisé au 19ème siècle. DESBOIS qui a vigoureusement prôné cette approche subjective illustrait l’opposition des notions avec l’exemple resté célèbre de deux peintres qui fixent successivement le même site : la seconde œuvre n’est pas nouvelle mais elle est originale. L’œuvre originale est alors celle qui porte la patte du créateur, son style, sa façon personnelle de voir et de concevoir. Selon la formule consacrée, l’originalité est alors l’empreinte de la personnalité de l’auteur. On dit qu’il s’agit de la conception personnaliste du droit d’auteur français ».

La marque de l’apport intellectuel de l’auteur serait un critère objectif plus moderne "utilisé pour les œuvres fonctionnelles, œuvres du design, art appliqué et aux écrits « bas de gamme » comme certains recueils d’informations pratiques sans toutefois être réservés à cette catégorie".

Laure Marino relève enfin un troisième critère assez objectif qui serait "le critère des choix libres et créatifs de l’auteur" présent dans la jurisprudence européenne.

Pour cet auteur, "les choix libres et créatifs expriment ainsi la capacité créative" et rejoindrait l’approche de la première Chambre civile de la Cour de Cassation en 2008 dans l’important arrêt PARADIS qui a reconnu la protection au titre du droit d’auteur à l’œuvre de Jakob GAUTEL qui consistait dans "l’apposition du mot PARADIS peint en lettres dorées au dessus de la porte des toilettes du dortoir des alcooliques d’un ancien hôpital psychiatrique". En l’espèce, le choix créatif de l’artiste, selon la cour de cassation, rappelle Laure MARINO, "s’était formellement exprimé dans une réalisation matérielle originale".

Laure MARINO considère que "ce critère est susceptible de s’appliquer à toutes les œuvres et [qu’] il est très accueillant".

CRITIQUES

L’arrêt PARADIS a été présenté comme la consécration de la protection de l’idée.

Dans un article paru à la revue LAMY droit de l’immatériel n°91 de mars 2013, le Professeur, Michel VIVANT s’est donc attardé sur ce paradoxe qu’il y a eu à accorder une protection au titre du droit d’auteur pour une création d’art conceptuel, en l’espèce, Le PARADIS, et le refus persistant par la Cour de Cassation de considérer les parfums comme protégeables au titre du droit d’auteur.

Le mot PARADIS, en lettres d’or d’un graphisme particulier sur une porte vétuste dont la peinture s’écaille, a été considéré par la Cour de Cassation comme une approche conceptuelle artistique protégeable au titre du droit d’auteur, laquelle juridiction refuse cette même protection aux parfums au motif qu’ils relèveraient d’une composition chimique et donc d’une simple technique, la mise en oeuvre d’un simple savoir-faire ne constituant pas une forme d’expression pouvant bénéficier de la protection par le droit d’auteur.

Pour Michel VIVANT c’est une approche qui n’a pas lieu d’être puisque si une fragrance procède d’un savoir-faire, il est évident qu’un tableau également procède d’un savoir-faire. Que l’édifice d’un architecte procède également d’un savoir-faire.

Il ajoute : "quelle œuvre ne procèderait pas d’un savoir-faire ?".

Il rappelle que plusieurs juridictions du fond ont accordé la protection par le droit d’auteur aux parfums. Ainsi le TGI de Bobigny, dans un jugement du 28 novembre 2006, a jugé que "l’élaboration du parfum ne saurait être cantonnée à une opération inventive de caractère purement technique et à un savoir-faire non protégeable alors qu’un parfum est l’aboutissement d’un travail de recherche artistique accompli par des spécialistes dits « nez »."

La forme olfactive, perceptible aux sens, doit pouvoir recevoir la qualification d’œuvre.

S’agissant de l’appréciation de l’originalité, Michel VIVANT fait remarquer que « le nez dans son travail délicat de sélection ne s’est-il pas livré à des choix qui devraient justifier la protection de son œuvre ? A-t-il fait moins que ce photographe qui, faisant le choix de ses objectifs de la pellicule, de l’éclairage, du cadrage, du temps d’exposition, de l’angle de prise de vue, des contrastes, réalise ainsi une œuvre originale dans laquelle, aux dires de la Cour de Paris, reflète sa personnalité ? » (Cour d’Appel de Paris 4ème Chambre 24 mai 2000 légipresse 2000 n°173 1ère partie page 88)."

L’exclusion par la Cour de Cassation des parfums des catégories protégeables par le droit d’auteur apparait donc comme une volonté arbitraire de soustraire une industrie au droit d’auteur. Il s’agit sans doute de ne pas complexifier un marché important sur lequel il convient que les industriels aient toute latitude, notamment celle de ne pas s’embarrasser de cessions de droits d’auteur...

Dans son ouvrage propriété littéraire artistique 7ème édition de 2010, le Professeur Pierre-Yves Gautier a tenté une critique de la théorie de la matérialisation, c’est-à-dire de la protection de l’œuvre uniquement à travers une forme aboutie et partant, à une critique voilée du critère de l’originalité.

Il rappelle que l’idée nue, forgée dès le 19ème siècle, conduit à nier que l’idée soit un objet de droit sur deux fondements :

« Tout d’abord si l’on identifie comme le noyau de l’œuvre… il y a de fortes chances pour qu’elle soit puisée dans le fond commun appartenant à tous »...

« Ensuite, le processus de création artistique ne serait autre qu’un enfantement analogue à celui de l’être humain : l’œuvre est conçue ; c’est l’idée ; puis intervient la gestation : préparation, assemblement, coordination, plan, croissance, c’est la composition. Enfin, l’œuvre vient au monde ».

Pour le Professeur GAUTIER tout ceci ne serait qu’artifice et on assisterait, en jurisprudence, à une confusion entre le fond et la forme puisqu’en général c’est parce que l’idée est banale qu’on ne la protège pas, « serait-elle mise en forme, elle ne connaitrait pas un meilleur sort ».

Le véritable critère, selon lui, tiendrait à la nécessité d’avoir une précision suffisante quant à l’œuvre future. Selon lui « la précision ou l’individualisation devrait être le vrai critère de détermination de la protection formelle par le droit d’auteur ».

La thèse de la mise en forme matérielle relèverait, quant à elle, plutôt du droit de la preuve : "Comment prouver que c’est moi qui suis à l’origine du scénario définitif, en en apportant tout simplement un exemplaire". Il ajoute « il faut bien voir que refuser protection au concepteur alors que l’on accorde à toute sorte d’auteur de second rang une protection risque de consommer une discrimination contraire aux textes sur les droits fondamentaux. L’idée qui a une valeur économique, ce que le tiers reconnait lui-même implicitement en tentant de se l’approprier, peut être protégée".

Pour cet auteur, tant que cette jurisprudence concernant la théorie de la forme et la protection par le droit d’auteur, des formes, et non des idées, prévaudra, tant que cette jurisprudence n’aura pas été renversée, alors "les magistrats devraient au moins admettre largement la responsabilité contractuelle ou délictuelle fondée sur les agissements parasitaires dument prouvés de ceux qui cherchent à s’approprier à bon compte le labeur des autres."

Il rappelle que l’on peut définir un agissement parasitaire dans son acception la plus large "comme l’utilisation légitime et intéressée d’une valeur économique d’autrui, fruit d’un savoir-faire intellectuel lorsque cette valeur n’est pas protégée par un droit spécifique" (Philippe LETOURNEAU RTD Civ 1988 page 505).

En pratique, et depuis la spécialisation et l’attribution de juridiction en propriété intellectuelle de certains Tribunaux de Grande Instance, les demandes de cette nature qui étaient portées naturellement devant le juge consulaire ne le sont plus lorsqu’elles sont accessoires à une question de propriété intellectuelle, elles relèvent du juge civil qui n’est jamais très enclin à se saisir des questions économiques.

Concrètement, les demandes au titre de la concurrence déloyale et du parasitisme sont formées en un second temps, quand ce n’est pas subsidiairement. Les motivations sont en général succinctes et peu développées. Les préjudices difficilement prouvés et rarement étayés par des documents susceptibles d’emporter la conviction du juge. Il en va, en effet, aussi de la responsabilité des avocats de mettre en avant ces questions économiques qui, accessoires d’une demande principale de droit d’auteur devant impérativement être portée devant le juge civil, auraient sans doute été mieux accueillies devant un juge du commerce.

Il appartient également au juge civil de comprendre ce que l’ultra spécialisation à apporté d’ambiguïtés sur la façon de porter en justice certains litiges et d’envisager les questions de concurrence et de parasitisme comme de vraies alternatives au droit d’auteur, comme de vrais outils de protection des idées à valeur économique, et non plus seulement comme les parents pauvres de la propriété intellectuelle.

P.-S.

- Laure MARINO, « Droit de la propriété intellectuelle » éditions PUF collection Thémis de mars 2013 ;
- Michel Vivant, revue LAMY droit de l’immatériel n°91 de mars 2013 ;
- Pierre-Yves GAUTIER, "Propriété littéraire et artistique" editions PUF collection Droit fondamental 7ème édition, 2010.

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