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Droit et Internet

Le peer-to-peer, dix ans plus tard

par MAHER GORDAH et THOMAS LE TEXIER, ADMEO / GREDEG-CNRS

lundi 15 mars 2010

Le développement de cette contribution s’inscrit dans la continuité de notre article publié dans le numéro 54 de la newsletter de l’ADMEO.

Si les possibilités de conciliation entre intérêts marchands et non-marchands sont clairement identifiables – au point que de nouveaux modèles d’affaires aient été développés – dans les cas de l’activité de développement logiciel libre et des réseaux sociaux, le cas de l’activité des réseaux de peer-to-peer a souvent généré beaucoup moins de certitudes sur la compatibilité des deux activités.

En effet, dans la mesure où le partage de fichiers électronique repose bien souvent sur la diffusion de biens piratés – issus de biens culturels officiels numériquement dupliqués – les acteurs commerciaux ont généralement tendance à rejeter le modèle communautaire et à employer les moyens nécessaires pour en limiter l’existence.

Notamment pointée du doigt par les Majors car perçue comme la principale cause de la chute des ventes de biens culturels (Bourreau et Labarthe-Piol, 2004 ; Zentner, 20061), elle demeure l’objet d’attaques destinées à la rayer de la surface de la toile.

Pourtant, à l’image de la loi Hadopi qui peine à remporter l’adhésion tant des internautes que d’une certaine frange de la classe politique, on peut se demander s’il convient effectivement de lutter activement contre de telles communautés et plates-formes techniques ou s’il ne vaut mieux pas finalement identifier un repositionnement des acteurs marchands tel qu’une mutualisation des deux activités soit bénéfique.

En d’autres termes, au-delà de la simple considération des pertes marchandes effectivement générées lorsque l’activité communautaire est introduite, il est primordial de s’interroger sur les modalités d’ajustement des intérêts marchands par rapport aux intérêts non-marchands.

Une observation approfondie de l’activité des réseaux d’échanges de fichiers électroniques et des activités marchandes montre qu’il existe en réalité des zones au sein desquelles intérêts non-marchands et marchands convergent.

En effet, la popularité des réseaux de peer-to-peer a incontestablement contribué à celle des formats numériques compressés. En particulier, la diversification de ces réseaux a créé un contexte favorable à l’adoption de nouveaux formats audio – .mp3 ou .flac – et vidéo – .avi ou .mkv – qui, à leur tour, ont généré l’ouverture de nouvelles potentialités commerciales.

Ainsi, la diffusion de nouveaux formats numériques a stimulé la mise en place de nouveaux modèles d’affaires par lesquels les acteurs commerciaux valorisent leur activité en proposant des biens matériels annexes. Par exemple, la commercialisation de lecteurs multimédias appropriés à l’exploitation de biens numériques par des communautés non-marchandes.

A l’image d’Apple et de son iPod, ou de ses désormais nombreux concurrents, un nombre croissant d’acteurs marchands développe aujourd’hui des stratégies de valorisation indirecte d’activités – ici communautaires – qu’ils ne sont pas à même de contrôler. Un tel déplacement de la valeur marchande – par exemple des biens numériques vers des biens matériels – peut également stimuler la production de nouveaux biens et/ou technologies exploitables dans d’autres secteurs qui ne sont pas initialement concernés par la seule activité des réseaux de peer-to-peer.

Pour illustration, le développement des formats de stockage flash, un temps mis en œuvre pour une exploitation exclusive dans les clés USB, a contribué significativement à l’émergence de nouveaux artefacts technologiques, tels que les netbooks2, et de fait à l’exploitation de nouvelles pistes commerciales.

L’exemple de l’activité des réseaux de fichiers électroniques donne un éclairage sur la manière dont Internet a pu inciter les acteurs commerciaux à revoir leur positionnement sur les marchés. S’appuyant autrefois sur une approche de valorisation de rentes qui consistait à contrôler l’ensemble des canaux de distribution, les entités marchandes doivent désormais – en réaction à l’émergence de communautés de ‘prosommateurs3’ – penser à développer de nouvelles activités sans pour autant systématiquement persister à combattre de tels nouveaux entrants.

Si des mécanismes d’ajustement de l’activité marchande par rapport aux nouvelles sources de l’innovation doivent être clairement identifiés pour que des opportunités commerciales soient effectivement saisies, il convient également de s’interroger sur les conséquences concurrentielles.

Dans ces conditions, il est désormais convenu que les acteurs marchands ne sont plus les seuls à exploiter une capacité à innover. Qu’il s’agisse d’innovations distributives ou matérielles, la définition d’un modèle ‘hybride’ – optimal d’allocation des actifs innovants – peut représenter la conciliation des intérêts marchands et non-marchands et une solution réaliste pour leur maintien mutuel.

Que retenir finalement, dix ans après, de l’histoire du peer-to-peer, que ce soit de son succès, de ses tracas juridiques et des innovations qu’il a pu générer ?

Un premier enseignement essentiel qu’il convient de mentionner est que le seul recours légal n’est pas forcément des plus adaptés pour asseoir une activité marchande. Les déboires de la dernière loi Hadopi – et en particulier la difficulté de façonner une réponse légale pertinente et communément admise – en sont un bon exemple.

Au-delà de la vision traditionnelle selon laquelle les relations entretenues entre entités marchandes et non-marchandes se résument à un jeu à somme nulle, il paraît plus approprié de voir en l’apparition de nouveaux acteurs non pas uniquement un facteur propice à l’intensification de la concurrence mais surtout un moteur au changement et à la réarticulation des activités commerciales.

En favorisant la redéfinition des architectures industrielles et en incitant les acteurs marchands à répondre positivement à la supposée ‘menace’ communautaire, l’avènement des réseaux de peer-to-peer a souligné qu’il pouvait être à l’origine de la mise en place de nouveaux modèles d’affaires profitables ; les relations entretenues entre les communautés et les organisations marchandes devant être perçues dans un cadre semblable à un écosystème où il demeure possible d’identifier des régions de valorisation commune.

L’appréciation de nouvelles sources d’innovation reste complexe, puisqu’elle requiert la juste identification d’opportunités marchandes réalisables. Pourtant, en stimulant l’exploration et l’exploitation d’actifs innovants dont le nombre tend à croître, les gains issus d’une pratique collaborative rationalisent la conciliation d’activités de prime abord substituables.

La réaction opportune à adopter – pour l’entrepreneur moderne – ne consiste dès lors plus à employer tout recours lui permettant de retrouver une situation désormais révolue dans laquelle il pouvait s’intéresser à la seule valorisation de sa rente de marché. Il lui semble dorénavant demandé de co-exister avec des acteurs qu’il aurait autrefois rejetés pour construire son succès économique, en développant des qualités requises pour apprécier – et absorber le cas échéant – des facteurs effectivement profitables.

Maher Gordah et Thomas Le Texier<br>
ADMEO / GREDEG-CNRS<br>
Université de Nice – Sophia Antipolis<br>
gordah@gredeg.cnrs.fr, letexier@gredeg.cnrs.fr.

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