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INTERVIEWS CINEMA

Rencontre avec les étudiants de la FEMIS

jeudi 10 avril 2003

par Isabelle Guillot

Pour Avocats-Publishing, Isabelle Guillot a rencontré des étudiants de la FEMIS, Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son.

Voici, une synthèse de ces entretiens avec Nicolas (réalisation), Kostia (scénario), Florian et Thomas (production), Julien, David et Lucie (image) et Julien (décor).

Que pensez-vous du système de financement du cinéma en France et du rôle que tiennent les chaînes de télévision dans celui-ci ?

En France, pour les élèves le système de financement du cinéma est incomparable et idéal, par rapport notamment au système américain, fonctionnant comme toute autre industrie. Le système français est effectivement égalitaire et auto-financé : la TSA (taxe spéciale additionnelle) prélevée sur les billets de cinéma (à hauteur d’environ 13%), sur les diffuseurs télévisés et sur les cassettes vidéos est reversée au CNC (Centre National de la Cinématographie).

Elle sert d’une part à financer le fonctionnement du CNC. D’autre part elle finance un soutien automatique à tout producteur pour le financement du film qu’il souhaite produire, en fonction de l’argent généré par son dernier film. Et un soutien sélectif qui peut prendre plusieurs formes dont principalement l’avance sur recette (il s’agit de prêts sans intérêts, remboursables sur les résultats d’exploitation du film aidé).

Par ce système, de nombreux films peuvent être financés en France (200 films agréés par le CNC en 2002) dont une part importante de premiers films (41% sur les 200).*

Quant aux chaînes de télévision via leurs filiales, sociétés de production (Studio Canal, TF1 Films Production, France 2 Cinéma, France 3 Cinéma, Arte France Cinéma...), elles participent activement au financement des films car elles ont certaines obligations à tenir.

Canal+ tout d’abord a une obligation de préachat de films : elle doit consacrer au moins 20 % de ses ressources totales annuelles à l’acquisition de droits de diffusion d’œuvres cinématographiques. Quant aux chaînes en clair, elles doivent consacrer au développement de la production cinématographique au moins 3,2 % de leur chiffre d’affaires net de l’exercice précédent. (ce qui représente en 2002 un financement de plus de 33 millions d’euros pour TFI ; près de 27 et 24 millions d’euros pour France 2 et France 3 et 17 millions d’euros pour M6)*.

Arte, en tant que chaîne franco-allemande, ne relève pas du droit français et n’a à ce titre aucune obligation particulière en termes de contribution à la production ( qui se monte pour l’année 2002 à près de 6,5 millions d’euros soit 28% de plus qu’en 2001)*.

Du fait de ces différentes sources de financement, une diversité de films français sont assurés de voir le jour. En ce sens, il est "parfait", comme le souligne les étudiants en production.

Que pensez-vous de la tendance actuelle en France de financement de films à gros budget, ayants une obligation de résultat (en nombre d’entrées, donc financier) ?

Il est certain que les chaînes de télévision coproduisent des films susceptibles de faire de bonnes audiences le dimanche soir...

En contre-partie celles-ci doivent consacrer au moins 75 % de leurs contributions obligatoires aux sociétés de production indépendantes (depuis l’adoption du décret n° 99-189 du 11 mars 1999 modifiant le décret du 17 janvier 1990). Du fait de cet apport financier dans des films à petits budgets, leurs sorties restent souvent assurées, même dans peu de salles.

Cependant pour certains élèves le véritable problème ne vient pas du gros budget des films, mais de ce que l’on en fait. Aujourd’hui dans notre société de "consommation frénétique", le spectateur attend du cinéma ce dont il a pris l’habitude ailleurs : "un fast-food visuel".

La profession cinématographique en est la seule responsable. En se laissant influencer par les tendances dites"à la mode" décrétées chaque année par une poignée d’individus "in", elle a accentué le fossé entre le cinéma indépendant et "alimentaire".

Or un film a gros budget ne doit pas devenir inéxorablement "un film de merde" qui délaisse l’histoire au profit d’une démonstration purement technique et visuelle, comme l’affirme Nicolas. Sous prétexte de rapporter beaucoup d’argent, dans le but de produire des films indépendants.

Il existe cependant des exceptions. Certains arrivent, malgré l’importance donnée aux effets spéciaux, à faire passer une vision personnelle et propre au réalisateur. Prenons l’exemple de Matrix : il s’agit d’une trilogie à gros budget, mais tournée de façon indépendante, avec des effets spéciaux innovants et dont l’histoire fait de nombreuses références bibliques (noms des personnages, thèmes du films...). Un genre devenu rentable depuis, aux yeux d’Hollywood, générant un nouveau cliché commercial.

Le cinéma, quel qu’il soit, doit être un "langage que l’on doit savoir voir et lire". Et pour cela il faut éduquer le spéctateur et lui rappeler que le cinéma est avant tout un art, et pas seulement une industrie.

Ainsi, en réalisant de bons films à gros budget, on redonnera l’habitude aux spectateurs de déguster du "bon cinéma", sans altérer à l’obligation de résultat.
Sans oublier le succès de certains films à petit budgets comme dernièrement le documentaire être et avoir !

Pensez-vous que ce sont les producteurs ou les distibuteurs qui ont le plus de pouvoirs sur la réussite d’un film ?

Pour les élèves en production, aujourd’hui, dans la profession comme ailleurs, "l’argent est le pouvoir". Malheureusement. Ils ajoutent : "Quoiqu’ en disent les "artistes"ou "intellectuels du cinéma", le cinéma même indépendant, est un business".

En principe, ce sont les producteurs qui sont maîtres d’un film, de sa faisabilité à sa distribution. Mais que ce soit ces derniers ou les distributeurs, chacun a autant d’intérêts à produire et distribuer un film à gros budget qu’un film indépendant, pour attirer un public diversifié. En outre les activités de distributeurs et de producteurs sont aujourd’hui tellement liées et leurs intérêts convergents qu’ils participent chacun à la réussite d’un film.

Du fait de l’importance actuelle de la réussite financière d’un film, pensez-vous que les producteurs prennent encore des risques à faire découvrir de jeunes réalisateurs ?

Les producteurs sont toujours à l’affût de découvrir de nouveaux talents, ils y sont très sensibles. C’est pourquoi ils fréquentent autant les festivals, petits ou grands qui sont le véritable vivier du cinéma. Ensuite, l’important est le rapport humain entre un producteur et un réalisateur : un producteur peut croire dans le cinéma d’un réalisateur et continuer à le produire même s’il n’est pas toujours rentable. (exemple de Chabrol et de sa productrice).

Aujourd’hui en France, les réalisateurs sont encore libres de faire le film qu’ils veulent. L’intervention du producteur dans le film dépend des rapports humains qu’il entretient avec le réalisateur : dans certains cas, le réalisateur aura besoin d’un recul que lui apportera le producteur ; dans d’autres cas, il n’aura jamais à intervenir. Ainsi le risque pris par un producteur de produire et défendre de nouveaux films dépendra parfois de la confiance mutuelle existant entre le producteur et le réalisateur.

Etes-vous prêts vous-même à "grandir" avec de jeunes professionnels du cinéma...

Les élèves en production considèrent qu’un jeune producteur cherchera à découvrir "LE réalisateur qui lui rapportera de l’argent". Mais c’est loin d’être le critère principal dans le choix de produire ou non le film d’un réalisateur. La prise de risque est d’une telle importance qu’un producteur n’acceptera de se battre et de prendre des risques que pour un cinéma qui le passionne, pour un réalisateur en qui il croit et avec lequel il entretient de bonnes relations.

Est ce que le financement des films va rester principalement franco-français ou va t-il s’européaniser voire s’internationaliser toujours plus ?

Il est certain que le financement des films va sortir de plus en plus du cadre national. L’Union Européenne souhaite faciliter et valoriser les coproductions entre les pays membres. Par exemple, la France développe de plus en plus la coproduction avec d’autres pays européens soucieux de voir renaître leur cinéma national (Italie, Allemagne, Belgique,...). Ou avec d’autres pays dans le monde.

La coproduction est intéressante et enrichissante quand elle produit et défend un film étranger, réalisé par un étranger, avec des acteurs étrangers ; conservant ainsi une forte identité nationale et nous faisant découvrir les us et coutumes de ce pays. Le regard sur la Palestine que nous offre Elia Suleiman dans son film Intervention Divine a été surprenant et à contribuer au succès de ce film coproduit par l’Allemagne et la France.

A contrario, une coproduction basée sur l’argent peut être décevante. Elle risque d’engendrer des films "bancales" sans identité propre, avec un mélange de style et de genre cinématographique, un mélange d’acteurs ; et tournés inévitablement en langue anglaise.

Quelle sera alors la place des producteurs français au niveau européen et international ?

La France dispose d’une grande culture cinéphile, elle se donnera donc toujours les moyens de financer le cinéma. A ce titre, la production française conservera une part significative dans la production européenne et mondiale de films étrangers.

Il existe en outre en France un vrai marché pour ces films indépendants étrangers. Ces films rencontrent un public, intéressé et influencé par les palmarès de certains festivals d’une part et par les médias et critiques d’autre part (importance de l’opinion des Cahiers du Cinéma ou de Positif par exemple). Au final ce cinéma peut devenir bénéficiaire, ce qui explique la ténacité des producteurs à en poursuivre le financement.

Les succès de l’Homme sans passé, du Goût de la cerise ou d’Himalaya le montrent bien. C’est pourquoi on découvre régulièrement des films venus d’Amérique du Sud, d’Afrique, des Pays de l’Est, du Moyen-Orient, d’Asie. La production française doit continuer à s’exporter pour ramener tous ces films et maintenir cette diversité cinématographique. Une réflexion d’un élève de l’école l’illustre bien : "Moi qui suis chilien, il n’y a qu’à Paris que je peux voir tous les films de Raoul Ruiz !"

Que pensez-vous des conséquences sur l’économie du cinéma du téléchargement de films sur internet ?

Le piratage sur internet n’est pas contrôlable. Il est certain que le téléchargement des films peut être nuisible économiquement. En particulier pour les "petits" films qui comptent souvent sur la vente de DVD ou cassettes vidéos pour être rentabilisés. Mais contrairement au téléchargement de musiques, les difficultés techniques sont un obstacle aux abus. Le téléchargement de films reste long (3 à 4 heures avec l’ADSL), donne des films de moindre qualité, regardables essentiellement sur l’écran de l’ordinateur.

En outre il n’offre pas toutes les prestations contenues dans les DVD ( les bonus,...). Au final, peu de spectateurs s’en contentent.

P.-S.

*sources du CNC

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